Par Nadège – Temps de lecture moyen : 10 minutes
Damien Lapipe est le fondateur de THE ONE Escape, enseigne d’expériences immersives située dans le 2e arrondissement de Paris. Il revient sur la création du Grand Hôtel de Paris, une expérience horrifique et cinématographique de 90 minutes distinguée aux Goldenscapes et classée 15e au monde au TERPECA 2025.
Escape game n°1 en France, Suisse et Belgique aux Goldenscapes : concrètement, qu’est-ce qui différencie un jeu « n°1 » des autres ?
Un escape game classé au sommet des Goldenscapes n’est pas nécessairement le jeu le plus difficile ou celui qui possède le plus de technologie. Ce qui fait la différence, c’est la cohérence de l’expérience : les décors, le scénario, les énigmes, les comédiens, le son, la lumière et le rythme doivent raconter la même histoire. L’alchimie entre tous ces éléments est la clé !
Avec Le Grand Hôtel de Paris, notre ambition était que les joueurs ne disent pas simplement : « Nous avons fait un bon escape game », mais plutôt : « Nous avons vécu quelque chose. » Nous avons conçu cette expérience immersive de 90 minutes comme un film dont les joueurs deviennent les personnages principaux.
Une première place récompense évidemment le concept, mais surtout la qualité d’exécution, du premier contact avec le personnel de l’hôtel jusqu’à la dernière scène. C’est aussi une reconnaissance particulièrement forte parce que les Goldenscapes reposent sur les classements de joueurs ayant réellement testé les salles.
Le Grand Hôtel de Paris s’est également classé 15e au monde au TERPECA 2025. Parmi les expériences qualifiées d’« activement effrayantes » par ce classement, il est la sixième la mieux placée, ce qui nous permet de situer notre travail face aux meilleures salles internationales, et pas seulement françaises, suisses ou belges.

Vous vous êtes inspiré des escape games grecs. Qu’avez-vous repris et qu’avez-vous réinventé pour le public parisien ?
J’ai beaucoup voyagé. D’abord parce que cela me passionne mais aussi parce que l’inspiration vient en s’ouvrant aux autres. Ce qui m’a marqué c’est la grammaire qu’utilise les meilleures enseignes, pas les scénarios, que ce soit en Grèce, au Pays Bas ou en Espagne d’ailleurs…
J’ai notamment retenu leur maîtrise de la dramaturgie sonore, leur utilisation de la lumière pour orienter le regard et leur façon d’intégrer les comédiens au cœur du jeu. Dans ces expériences, une apparition de quelques secondes peut produire davantage d’effet qu’une présence permanente, à condition que son timing soit parfait.
En revanche, nous avons repensé la courbe d’intensité pour le public parisien. À Paris, nous accueillons aussi bien des passionnés d’horreur que des joueurs occasionnels, des touristes, des groupes d’amis et des entreprises. Il fallait donc conserver la tension sans sacrifier la compréhension de l’histoire, les énigmes, l’humour ou le plaisir de jouer.
Avec Le Grand Hôtel de Paris, nous avons cherché à créer une forme de « belle horreur » : une expérience angoissante, mais aussi esthétique, théâtrale et parfois onirique.
Vos trois scénarios ont des univers très différents. Comment conservez-vous une identité de marque cohérente ?
L’identité de THE ONE Escape ne repose pas sur un univers visuel unique. Elle repose sur une promesse créative : proposer des expériences immersives inédites à Paris, dans lesquelles le joueur ne reste jamais simple spectateur.
Dans Le Crime de l’Orient Express, chaque joueur incarne un suspect et l’escape game se mélange au jeu de rôle et à la murder party. Dans Hallucinations chimiques chez le Dr Grant, nous jouons avec les perceptions, les manipulations et la désorientation sensorielle. Dans Le Grand Hôtel de Paris, nous plongeons les visiteurs dans une expérience cinématographique et horrifique portée par des comédiens.
Les histoires sont différentes, mais notre signature reste la même : une scénarisation forte, une technologie qui se fait oublier, une stimulation des sens et des moments que les joueurs ne s’attendent pas à vivre dans un escape game traditionnel. Pour donner vie à cette signature, et c’est l’une de nos plus grandes forces, nous nous appuyons aujourd’hui sur un vivier de plus de 40 comédiens professionnels tous intermittents du spectacle.
Quelle est l’innovation technique dont vous êtes le plus fier ?
Je suis moins fier d’un mécanisme spectaculaire en particulier que de toute l’orchestration invisible qui se déroule derrière les joueurs.
Dans nos expériences, le son, la lumière, les mécanismes, les effets spéciaux et les interventions humaines doivent fonctionner ensemble. Une lumière peut attirer naturellement le regard vers un point précis. Une variation sonore peut préparer une apparition sans que le joueur en ait conscience. Un effet peut être déclenché au moment exact où toute l’équipe est correctement positionnée.
Les visiteurs remarquent les grands décors ou les effets « waouh », mais pas nécessairement tous les signaux invisibles qui les ont guidés. Pour moi, la meilleure technologie est justement celle que l’on ne remarque plus : elle ne doit pas donner l’impression de piloter une machine, mais de vivre une histoire.
Comment devient-on une référence sur un marché parisien aussi concurrentiel ?
À Paris, proposer un escape game simplement « réussi » ne suffit plus. Le marché compte de nombreuses enseignes de qualité et les joueurs ont accès à énormément d’avis et de comparatifs. Il faut donc construire une proposition réellement identifiable.
Chez THE ONE Escape, au 39 rue de Palestro dans le 2e arrondissement de Paris, nous avons choisi de ne pas multiplier les scénarios génériques. Nous préférons investir dans des expériences originales, développer chaque univers en profondeur et continuer à l’améliorer après son ouverture.
Le Grand Hôtel de Paris a notamment nécessité six mois d’écriture, douze mois de travaux et environ six mois d’ajustements. Mais les décors et la technologie ne suffisent pas : le recrutement, la formation des comédiens, l’accueil et la régularité opérationnelle sont tout aussi importants.
On ne devient pas une référence grâce à une campagne de communication. On le devient lorsque les joueurs ressortent avec l’envie de raconter leur expérience.
Que se passe-t-il lorsqu’une équipe avance beaucoup plus vite ou plus lentement que prévu ?
Le timing d’un comédien n’est pas une partition rigide à la seconde près. Nous travaillons plutôt avec des fenêtres d’intervention, des points de contrôle et plusieurs variantes possibles.
Les comédiens et les game masters suivent la progression de l’équipe en temps réel. Si les joueurs avancent rapidement, nous pouvons laisser davantage de place au jeu théâtral ou à la narration. S’ils rencontrent une difficulté, l’aide peut être intégrée naturellement dans un dialogue, un changement de lumière, un son ou une intervention du personnage.
L’objectif est que l’équipe ne ressente jamais la régulation. Elle ne doit pas avoir l’impression qu’on la ralentit ou qu’on la pousse artificiellement. Le scénario doit sembler se dérouler naturellement à son propre rythme, alors qu’en coulisses nous nous adaptons en permanence.

Les groupes professionnels réagissent-ils différemment des groupes d’amis ?
Un groupe professionnel réagit souvent différemment, notamment parce qu’il rassemble des personnes qui ne se seraient pas spontanément inscrites ensemble à une expérience sensorielle ou horrifique. On y retrouve aussi une hiérarchie et des habitudes de travail qui influencent le comportement au début du jeu.
Mais l’immersion fait rapidement tomber les masques et il n’est pas rare de voir les rôles habituels évoluer : un manager peut perdre momentanément ses repères, tandis qu’un collaborateur plus discret prend naturellement l’initiative. Certains analysent, d’autres communiquent, fouillent ou rassurent leurs collègues.
C’est ce qui rend l’escape game particulièrement intéressant pour un team building à Paris : il fait apparaître la communication, l’écoute, la coopération et la prise de décision sans organiser une évaluation formelle. Nous adaptons bien sûr le niveau d’intensité aux attentes de l’entreprise afin que l’expérience reste fédératrice et accessible à tous.
Quel retour de joueur vous a le plus surpris depuis l’ouverture ?
Les retours qui me touchent le plus viennent souvent de personnes qui nous annoncent, avant la partie, qu’elles n’aiment pas les expériences horrifiques.
Certaines ressortent du Grand Hôtel de Paris en expliquant qu’elles ont davantage vécu un rêve étrange qu’un cauchemar. Elles ont eu peur, bien sûr, mais elles ont surtout été marquées par la beauté des décors, le jeu des comédiens et la manière dont les espaces se dévoilent.
Il arrive aussi qu’une équipe sorte dans un silence total, puis commence seulement quelques instants plus tard à refaire tout le film de l’expérience. Ce silence est très fort : il signifie que les joueurs sont encore mentalement dans l’hôtel. Pour un créateur d’expérience immersive, c’est l’un des plus beaux compliments possibles.
Combien de salles avez-vous jouées et quelle est votre préférée de tous les temps ?
J’ai aujourd’hui joué un peu plus d’une centaine de salles d’escape game dont la majorité à l’étranger. J’ai testé des expériences très différentes en France, en Grèce, en Espagne et même jusqu’en Chine et dans plusieurs autres pays reconnus pour leur scène immersive.
Ne retenir qu’une seule salle est un exercice vraiment très compliqué car des dizaines m’ont marqué : La Posesión (Fear Factory Experience), The End (Dark Park), The Nun (Vansa), M’ama (Suspense), Han’s Revenge (De Gouden Kooi) … mais s’il ne fallait en retenir qu’une, je choisirais Nathael, une expérience horrifique créée par Cubick à Mataró, près de Barcelone. La salle a malheureusement fermé définitivement fin 2024.
Nathael n’était peut-être pas l’escape game possédant les énigmes les plus complexes ou l’histoire la plus développée, mais c’est l’une des expériences qui m’a procuré les émotions les plus fortes. Dès les premières minutes, je n’avais plus l’impression d’explorer une salle : j’étais devenu le protagoniste d’un véritable film d’horreur.
Les décors, le son, la lumière, les odeurs et les interventions du comédien formaient un ensemble extrêmement cohérent. Le jeu savait faire monter la tension, la relâcher avec une touche d’humour parfois, puis nous surprendre avec des scènes très cinématographiques. Les épreuves étaient collaboratives et chacun pouvait se retrouver au centre de l’action.
C’est exactement ce que je recherche dans une grande expérience immersive : pas seulement résoudre des énigmes, mais vivre des moments que l’on continue à visualiser et à raconter plusieurs années plus tard. Malgré ses imperfections, Nathael possédait cette qualité rare. C’est pour cela qu’elle reste, encore aujourd’hui, l’une de mes salles préférées.
Nathael m’a confirmé qu’une expérience mémorable ne repose pas sur un effet isolé, mais sur la cohérence de tous ces éléments. C’est une conviction qui a ensuite nourri ma manière de concevoir Le Grand Hôtel de Paris.
À qui aimeriez-vous passer la plume pour une prochaine interview ?
Même si j’ai conscience que ce ne serait pas simple à organiser, j’aimerais beaucoup passer la plume à plusieurs créateurs ou responsables de grandes enseignes d’escape game en Chine.
J’y ai découvert des expériences immersives absolument incroyables, qui m’ont donné le sentiment que certains créateurs y abordent le paradigme de l’escape game d’une manière très différente de la nôtre, notamment dans leur rapport à l’espace, à la narration, aux comédiens et au rôle donné aux joueurs.
Je pense par exemple à V Factory Escape Label, une enseigne présente dans plusieurs grandes villes chinoises et qui développe des expériences à très grande échelle, parfois sur plusieurs centaines de mètres carrés pour un seul univers. Leur approche repose moins sur l’accumulation d’énigmes que sur l’immersion physique : décors monumentaux, comédiens, poursuites, effets techniques, narration et mise en scène. On se rapproche parfois davantage d’une attraction immersive ou d’un spectacle interactif que de l’escape game tel que nous le concevons traditionnellement en Europe.
Dans notre secteur, nous nous inspirons beaucoup les uns des autres. En Chine, j’ai au contraire ressenti le développement d’une autre forme de pensée, avec ses propres références et ses propres codes. Ils ne semblent pas s’être particulièrement inspirés de nous et, jusqu’à présent, nous nous sommes encore assez peu inspirés d’eux.
Il serait donc passionnant d’ouvrir ce dialogue, de comprendre leur processus créatif, leurs contraintes économiques et leur vision de l’expérience immersive, puis de confronter nos approches. Je suis convaincu que ce type d’échange pourrait nous aider à imaginer collectivement la prochaine génération d’escape games et, plus largement, d’expériences immersives.

Merci encore à Damien d’avoir répondu à toutes nos questions et on espère que vous aurez envie, vous aussi de découvrir les incroyables expériences que vous réserve THE ONE escape.
